L'art de parler aux enfants (le figaro)

Les pédopsychiatres savent que la manière de communiquer avec leurs petits patients est primordiale.

 

» INTERVIEW - «L'enfant se construit dans le dialogue avec ses parents»

Les plus grandes œuvres naissent parfois de frustrations quotidiennes presque invisibles. Prenez une petite fille, Françoise, âgée de 5 ans. Alors qu'elle est dans la cuisine d'une maison de vacances, en été, elle entend les adultes dire régulièrement autour d'elle: «Les crevettes demandent à être cuites vivantes.» Un jour, de plus en plus intriguée, elle interroge ces grandes personnes: comment est-ce possible de comprendre la langue des crustacés? Réponse en forme d'humiliation pour elle: «Mais qu'est-ce qu'elle est bête, celle-là!»

De ces décalages entre la parole des adultes et ce qu'en comprennent les enfants, du manque d'écoute dont sont victimes les petits, et encore plus les bébés, Françoise Dolto fera l'axe central de ses recherches et de sa clinique. Après elle, et d'abord dans les services de pédopsychiatrie et les consultations d'analystes, on ne s'adressera plus de la même manière aux enfants. Une révolution qui, quoique parfois mal comprise, a incité aussi les parents à être vigilants sur les mots qu'ils emploient pour expliquer le monde à ces êtres humains en devenir. Quoique petits, leurs enfants ne sont-ils pas déjà des «personnes»?

Traduire les mimiques

La psychanalyse des bébés est sans doute le domaine où le soin psychique par la parole revendiqué par Françoise Dolto est le plus impressionnant. Encore faut-il s'entendre sur ce terme de parole. Albert Ciccone, psychanalyste, professeur de psychologie clinique à l'université Lumière-Lyon 2 et directeur de l'ouvrage La Part bébé du soi(Éd. Dunod), rappelle que la psychanalyse a parfois tendance à idéaliser l'usage des mots.

«Il y a des manières de parler qui empêchent de penser, bouchent les “trous”. En réalité, ce qui soutient la communication avec un bébé pendant la séance, ce qui apaisera les troubles, c'est la qualité d'attention qu'on lui porte, ainsi qu'à ses parents.» Et le psychanalyste de préciser qu'«écouter un bébé», c'est se rendre particulièrement réceptif à tout ce qui relève du paraverbal, voire de l'infraverbal. «Pour s'exprimer, le nourrisson n'a pas le langage, mais il dispose de tout son vécu corporel:troubles somatiques, pleurs, contractions… Certains bébés se raidissent brutalement quand on leur parle, d'autres coulent, glissent»

Le pédopsy, un «traducteur»

Après avoir observé avec attention ces mimiques, l'analyste doit se faire «traducteur»: «Nous “traduisons” aux parents ce que nous comprenons de ce que le bébé exprime, et nous “traduisons” au bébé la souffrance ressentie par ses parents devant son trouble, refus de s'alimenter ou insomnie», explique Albert Ciccone. Pour être un bon «interprète», une règle s'avère essentielle: s'identifier au nourrisson en se reconnectant à «la part bébé de son soi, à ses propres expériences de souffrance infantiles».

Cette capacité à se retrouver «au même âge que son patient», le Dr Olivier Revol, neuropsychiatre chef du service de psychiatrie de l'enfant à l'hôpital neurologique de Lyon et auteur de J'ai un ado mais je me soigne (Éd. JC Lattès), l'expérimente notamment dans les séances avec les petits de 3 à 5 ans. Là, le support de la communication est souvent le jeu, ou le dessin. «Je me retrouve par terre, à jouer avec eux à des jeux qui les intéressent, explique le neuropsychiatre, et si j'ai pu exprimer une assurance rassurante, créer un climat chaleureux, l'alliance thérapeutique devient possible.» Pour le Dr Revol, le fil rouge de la communication avec les jeunes patients, c'est l'empathie. Une donnée qui ne s'apprend pas sur les bancs de la faculté: «On a de l'empathie ou on n'en a pas, malheureusement. Mais c'est elle qui permet à l'enfant de quitter la séance en ayant retrouvé un certain confort psychique.»

«Fermeté bienveillante»

Avec les adolescents, l'exercice s'avère plus délicat. «Il y a toujours le risque qu'ils nous prennent pour un copain, et ils nous testent sans cesse pour voir s'ils ont affaire à un vrai professionnel, explique le neuropsychiatre. Le danger, c'est de glisser de l'empathie à la sympathie.»

Un usage très maîtrisé du tutoiement («Si on l'adopte, il faut le garder jusqu'au bout»), un refus d'utiliser leur jargon, l'explication précise des limites dont on leur parle… Autant de balises qui permettent au psychiatre de parler à ces ados de manière à devenir auprès d'eux «un adulte neutre à la fermeté bienveillante, et qui, parce qu'il ne les engueule pas, peut leur servir de GPS émotionnel».

Ce qu'une petite patiente du Dr Revol a su exprimer à sa manière, à la sortie de sa première séance: «Finalement, c'est trop de la balle un psy!C'est comme un carnet secret qui vous répond.»

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